Il s'agit de la deuxième partie du mémoire présenté pour la validation du DNSEP, partie donnant une idée du sujet qui guide mon travail. Même s'il a été écrit pour le Diplome, au printemps 2025, il reste toujours d'actualité. Le mémoire est consultable plus bas.
Voilà trois ans et demi que je fais mon propre pain. Je m'y suis mis car je ne voulais plus aller à la boulangerie pour revenir à la maison la boule au ventre et sans pain…
Tout était normal. Enfin, de cette normalité que l'on apprend à subir. Ce matin là pourtant, m'approchant du comptoir d'où ce dégage cette odeur typique et réconfortante de pain chaud je demande, l'index levé: "- bageta bat mesedez" ("- une baguette s'il vous plait" en langue basque). La vendeuse me rétorque direct: "- oula! Je ne suis pas basque moi!". De manière pédagogique et sachant que la phrase ne comprend que trois mots d'un vocabulaire basique lié précisément à l'activité de la personne à laquelle je m'adresse (j'aurais d'ailleurs pu utiliser un synonyme plus éloigné de la version française de "baguette"), j'insiste "- bageta" en désignant les baguettes puis "- bat" en montrant mon index plus droit que la tour de Pisa (Italie). Posant le produit convoité sur le comptoir elle me jette: "- Moi, la langue basque, aucun intérêt!". Je reprends alors mon argent, tourne les talons et, lui laissant sa baguette, part. Même acheter du pain peut devenir violent.
La question de la langue est importante. Je suis de cette première génération à laquelle elle n'a pas été transmise dans le contexte familial, dernier véritable rempart avant l'événement fatidique: sa disparition. Si je l'ai apprise à 20 ans c'est pour l'utiliser et donc, vu sa situation administrative, la défendre, non qu'elle soit plus qu'une autre mais parce qu'elle est, elle existe et a le droit de perdurer. C'est pour cela aussi que je l'ai intégré dans mon travail, d'une façon ou d'une autre.
L'action publique en faveur des langues non-officielles dans l'état français semble irréprochable tant son efficacité serait indiscutable dans les résultats. Les discours flatteurs ruissellent de toute part et les chiffres donnés emplissent d'espoir. Car les chiffres comptent.
D'après le communiqué traité par le journaliste d'ICI (FranceBleu) Bixente Vrignon, pour l'année scolaire 2023-2024, 43 % des élèves des territoires basques étaient scolarisés en langue basque. Quel chiffre! se diront certain-es. Pourtant, nous pouvons constater qu'à l'inverse c'est donc 57 % des élèves qui n'auront aucune relation avec la langue du territoire où ils vivent.
Quant à ces 43 %, dès lors que seuls les élèves du primaire étaient comptabilisés, enseignements bilingue et immersif confondus, cela ne tenait déjà plus. Par contre, quand on sait que, sur l'ensemble des élèves de cette année là, seuls 6 % finissaient leur scolarité après avoir suivi un cursus en immersion, et que eux seuls étaient donc capables, pour sûr, de tenir une discussion en langue basque, cela nous retourne un chiffre de 94 % d'enfants incapables de s'exprimer dans la langue (dont 68 % pourront être notre vendeuse de pain). Le panorama est nettement différent et l'euphorie disparaît aussitôt.
Une langue n'est pas un être vivant. Ce n'est pas une chose à part, indépendante et physique. La langue fait partie de nous. Elle est le moyen de communication de prédilection inventé par une communauté humaine. Elle n'a rien de génétique et peut d'ailleurs être apprise par quiconque.
On vit par la langue. Ainsi, le linguiste Antoine Meillet précisait, au tout début du XXe siècle, que " le langage a pour première condition l'existence des sociétés humaines dont il est de son côté l'instrument indispensable et constamment employé ". On communique, certes, mais on pense, on réfléchit ou encore on rêve avec la langue. Ainsi, quand on parle de langue on parle de locuteurs/trices, d'êtres humains, des êtres dotés de sentiments, d'émotions. Priver une population de l'apprentissage et de la connaissance de sa langue c'est aussi priver l'autre partie de la population, de plus en plus minorisée, de pouvoir la pratiquer. En plus des conséquences pour la langue, cela a des conséquences psychologiques et émotionnelles sur les locuteurs et locutrices.
"Misérables créatures, jetées pour un moment sur la surface de ce petit tas de boue, il est donc dit qu'il faut que la moitié du troupeau soit la persécutrice de l'autre? "
— D.A.F. de Sade, Lettre à Mademoiselle de Rousset, Étrennes philosophiques, 26 janvier 1782.
Le politologue et chercheur belge François Gemenne nous dit que les catastrophes naturelles n'existent pas, car tout dépend de nombreux critères et des conditions d'expositions.
Les données relatives à l'enseignement citées plus haut ne peuvent être le fruit du hasard, ni du choix d'une population qui aurait décidé de son propre chef que ses enfants n'apprendraient pas sa langue. Il y a pour cela des conditions contemporaines, politiques et sociologiques, mais aussi une histoire, quelque chose qui s'est construit, et qui en même temps a détruit.
Nous pouvons remonter jusqu'en 1609, quand le magistrat Pierre de Lancre fut envoyé de Bordeaux en territoire du Labourd pour mener à bien une chasse aux sorcières. Le mépris de la culture, des rites et, bien sûr, de la langue a été l'excuse pour torturer, condamner, exécuter et même envoyer au bûcher au moins une centaine de personnes innocentes. De Lancre, comme nous le rappelle Julien Vinson, impute aux victimes les marques de leur culture comme boire du cidre, issu du " fruit de perdition ", de s'habiller de façon trop particulière et de n'avoir aucune peur de la mer… Par ces procès la terreur est vite diffusée. Les plus tenaces continuerons à exercer leur rites, leur coutumes dans la clandestinité mais beaucoup commenceront déjà à rejeter leur propre identité par peur de représailles et pour avoir la vie sauve.
A cette épisode obscur en suivront d'autres. Cependant, il y en aura de plus pernicieux comme l'utilisation d'un objet revêtant diverses formes (anneau, petit bâton…) et appelé "Anti".
Cet objet a été un moyen de pression sur les enfants afin de dénoncer le/la camarade qui s'exprimera en langue basque, pour lui transmettre ainsi l'Anti et éviter la punition à la fin de la classe. Il a été un outil "d'éducation" à la délation et au rejet de la langue pour les enfants dorénavant obligés d'aller à l'école de la République.
Dans ce même esprit, le président de la République française Emmanuel Macron confirme le mépris d'état vis à vis des langues non-officialisées. Dans sa déclaration prononcée lors de la remise de la 9e édition du dictionnaire de l'académie française il affirme que "les langues vernaculaires", "les patois", "les langues régionales", bref, toutes ces langues qui ne semblent pas en être aux yeux de l'état, "étaient un instrument de division" nous dit-il, elles qui existent pour certaines depuis des millénaires… En effet, les catastrophes naturelles n'existent pas.
Loin de moi l'idée de focaliser sur le sort de la communauté linguistique basque car le problème est de beaucoup plus grande ampleur. Nous sommes les témoins, pour qui veut bien la voir, d'une extinction massive généralisée.
Cette extinction massive est justement le sujet qu'a travaillé le trio Diller Scofidio + Renfo en partenariat avec le philosophe et urbaniste Paul Virilio à l'occasion de l'exposition "Terre natale, Ailleurs commence ici", organisée par la Fondation Cartier pour l'art contemporain.
EXIT. C'est le nom de l'installation vidéo qu'ils ont créée. Dans cette œuvre nombre de données sont utilisées concernant les flux migratoires, économiques, les causes des uns et des autres. Arrive un moment où la question des langues est abordée. Comme l'ont déjà fait remarqué des linguistes réputés comme Nicolas Tournadre, chercheur au CNRS, nous assistons à une présentation dynamique de la disparition massive qui devrait s'opérer durant ce XXIe siècle, à savoir l'extinction de 47 % des 6.700 langues existantes encore aujourd'hui.
En 2010 déjà, Charles Sandison réalisait, sur commande, une installation au musée du Quai Branly intitulée The River. Il invitait les visiteurs à se laisser porter par un fleuve de mots reprenant les 16.597 noms des peuples et lieux géographiques présents dans le musée. L'idée était de montrer la diversité humaine et la richesse des cultures. L'intention du musée est louable mais la rêverie prend vite court quand on sait que, comme nous le fait remarquer Bertrand Westphal, certains de ces lieux ne sont plus que des ruines et nombre de ces cultures sont en voie de disparition ou d'ores et déjà éteintes…
Comme nous l'avons vu plus haut, la langue est intrinsèquement liée à l'individu, à son lien avec sa communauté culturelle et à son identité. Elle différencie d'emblée une culture. L'Europe en était riche. De plus, les langues n'ont pas d'intentions maléfiques, comme le supposait De Lancre au XVIIe siècle, ni d'intention politique en soit, comme le suppose encore le président français au XXIe. Par contre, leur disparition, conséquence du mépris, des condamnations, de l'exil et de la déportation, et leur remplacement par une autre étant présentée comme supérieure suppose plutôt une intention, celle de la domination.
Bertrand Westphal nous rapporte le cas d'anglicisation des toponymes gaéliques ayant pour conséquence directe la perte de sens de ces noms et exprimant clairement la volonté "de coloniser à tout prix et tous azimuts". Notre universitaire limousin, d'origine alsacienne, est allé chercher un exemple outre-Manche alors que la république française en est un modèle indiscutable.
La culture, n'est cependant qu'un aspect lié au processus de domination. Elle est un des fers de lance des aspirations hégémoniques. Elle est englobée dans une vision politique globale de nos sociétés où l'aménagement du territoire n'est peut-être pas aussi anodin que l'on pourrait penser.
Dans les années 1960, un nouveau modèle d'urbanisme fonctionnel est promu par le rêve pavillonnaire. Au fil des années, puis des décennies, le paysage sera morcelé en parcelles plus ou moins carrées, plus ou moins grandes, au milieu desquelles s'inscrira une petite maison individuelle entourée d'une haie de sapinettes. Le rêve américain. Un rêve qui a un coût.
Unai Fdez de Betoño, enseignant en architecture à l'Université du Pays basque (EHU), a mené une étude sur la relation entre l'organisation urbaine et la langue. Cette étude nous présente comment ce modèle est basé sur le négoce de certains secteurs: entreprises du bâtiment, secteur automobile (et production/vente de carburant), aménagement routier et bien sûr assurances et banques pour financer le tout. En même temps que la maison individuelle devient symbole de réussite elle engendre une dépendance grandissante vis-à-vis du système. Cette dépendance est quant à elle associée à un isolement, les liens sociaux, économiques, culturels et linguistiques de proximité étant entravés et cassés. Le/la présentateur/trice TV devient l'ami de la famille repliée sur elle-même dans une époque de "déconstruction sociale", pour reprendre les mots de Paul Virilio.
Au delà des aspects social, économique, politique, culturel et linguistique, cette expansion d'une ville qui n'en est pas une, accentue l'artificialisation des sols. Cela affecte directement l'équilibre environnemental et la bio-diversité. Les terres agricoles et naturelles sont redéfinies constructibles et les espaces naturels disparaissent comme peau de chagrin. La terre n'est plus qu'un objet sur lequel on trace des traits, on définit des zones pour ensuite faire du commerce, comme nous présente Jenny Saville dans son œuvre nommée "plan": un corps de femme (le sien), objet prêt à la liposuccion pour répondre à une esthétique imposée par les maîtres d'un jeu. Cette conquête de l'Autre a eu lieu et se poursuit encore à une plus grande échelle, au nom de la Civilisation et de sa vocation à diffuser l'Universel.
L'universel… C'est en son nom que la conquête et la domination ont pris une ampleur mondiale quelques siècles plus tôt. A ce sujet, Bertrand Westphal nous rapporte la réflexion de François Jullien pour qui, ce renvoi à l'universel, serait le prétexte à une uniformisation sans nuance relevant aussi bien d'une paresse de l'esprit que d'un volontarisme hégémonique.
Paresse d'esprit. Le dictionnaire de l'académie française nous donne cette définition: "Disposition habituelle à ne pas travailler, nonchalance, négligence des choses". A voir l'enthousiasme et la frénésie avec laquelle les états d'Europe occidentale se sont démenés pour coloniser le Monde et imposer, entre autres, leur vision universelle, nous pourrions douter de la justesse du qualificatif. Mais il est vrai que, ceux-ci se considérant comme les héritiers des Lumières, et donc supposés aller contre l'obscurantisme, nous pouvons nous poser la question de leur paresse à être un minimum cohérent.
Bien avant que nos paysages ne deviennent des carrés verts à point blanc, les puissances européennes se sont attaquées aux grands carrés de verdure qu'étaient pour elles les autres continents. Les habitants de ces contrées quant à eux? Tout juste des sous-espèces utiles pour les travaux forcés… Si lumière il y a eu, elle fut brève ou très faible… Nos sociétés dites civilisées, civilisatrices, n'ont en tout cas aucun complexe. Celles-ci se prennent pour le modèle mais attention, l'élève ne doit pas prendre exemple si non il y aura punition. Et punition, il y eu pour tou-te-s ces chef-fes de peuples qui s'étaient rebellé-es et qui furent condamné-es à la déportation, d'Afrique aux Antilles ou ailleurs. Christine Delphy, pour sa part, remarque amèrement que l'Occident ne s'interroge pas sur sa responsabilité et que, face aux protestations contre l'injustice, il réagit par la surenchère.
L'impérialisme et l'ethnocentrisme, même européen, est clairement raciste. Le colonialisme subordonne l'Autre. Il occupe son territoire, l'utilise comme main d'œuvre, exploite ses ressources, lui dit cependant, dans le cas du Sénégal par exemple, qu'il est français mais sans lui accorder de citoyenneté égale… et, de surcroit, se plaint d'une invasion d'africains sur son territoire métropolitain… La paresse d'esprit semble rimer avec mauvaise fois. Jean-Paul Curnier souligne d'ailleurs le fait que, ces empires qui se nomment, rappelons-le, Démocraties, résultent comme d'un conflit entre les valeurs qu'ils prônent et leur mise à sac de manière pratique, conclusion que rejoindrait d'ailleurs Régis Debray.
L'œuvre "Ghost" de Kader Attia nous permet d'aborder un exemple clair de ce mépris qui prend en plus une tournure toute symbolique: le débat sur le voile. Ici l'artiste pose la question de l'identité face à la dévotion collective, de l'équilibre entre vulnérabilité et force. Cependant, pour en revenir à notre sujet, cette œuvre permet d'aborder la relation multiculturelle, religions incluses. Kader Attia est français et a la double nationalité française et algérienne. Nous pourrions dire qu'il découle de l'histoire coloniale française. Ses parents ont vécu dans une Algérie dite française où le culte majoritaire est musulman.
La métropole, pour sa part, bien que se disant laïque, tient une ligne judeo-chrétienne catholique évidente. Les grandes croix sur les places publiques n'ont pas été démantelées. Les messes dominicales sont diffusées sur les chaines de télévision publiques et il arrive même que le président y participe. Nous pouvons aussi penser que l'interdiction du port ni de la croix, ni de l'étoile n'a eu lieu, la tolérance sur la nature ostensible aidant. Alors pourquoi une loi "contre le port de signe religieux" qui en fait ne vise que le port du voile? L'argument de la laïcité est encore une fois difficilement acceptable… Christine Delphy nous propose une lecture directe et tranchante qui nous permet d'entrevoir l'intolérance ambiante d'un débat qui est d'emblée censuré puisque les concernées n'ont jamais été auditionnées.
La conséquence en sera, en tout cas, une discrimination de milliers de jeunes filles et une stigmatisation renforcée d'une part de la société. La raison, quant à elle, est clairement la méfiance et la haine de l'autre. Et Bertrand Westphal, encore, de se demander "si la construction de l'imaginaire de l'Occident entraîne immanquablement un jeu d'opposition réactionnaire, qui vise à établir la supériorité de l'Un, subsumé sous un "nous" sélectif mais vague, par rapport à un Autre engoncé dans une altérité irréversible". Les barrières, les murs, sont là, visibles et invisibles.
Agustin Perez Rubio, commissaire du pavillon de l'Espagne à la Biennale de Venise en 2024 lance dans une interview dans l'émission Arte en dialogo: "décolonisation parce que colonisation!". Cela peut paraître évident mais le passé colonial n'est pas aisément assumé par les anciennes puissances, et les demandes d'excuses pour les abus qu'elles ont perpétrés commencent tout juste à être exprimées… "150 ans trop tard", d'après Almaz Teffera, chercheuse sur le racisme en Europe pour Human Rights Watch.
L'évolution technologique et l'interconnexion à grande échelle a ses défauts mais a aussi des qualités dont la diffusion d'informations alternatives. Les mouvements associatifs, populaires, sectoriels en faveur des droits civils et politiques se multiplient et s'entraident. Les artistes y apportent leur contribution. Entre tou-tes, iels aident à une prise de conscience sur des sujets minimisés et parfois occultés. Cela influe forcément sur leur traitement dans les médias de plus grande envergure. C'est ainsi que nous avons pu connaître la dynamique Black Lives Matter et constater que lespolitiques racistes des États Unis, pris en modèle par l'Europe, perdurent encore.
Il y a cependant de ces violences et deces drames qui ne se voient pas forcément. Des peuples autochtones disparaissent car leur environnement est saccagé, exploité jusqu'à la destruction totale pour alimenter une économie sans limites et dévastatrice. François Gemenne, politologue et spécialiste des questions de géopolitique de l'environnement fait un bref résumé: déforestation en Amazonie, spéculation immobilière en Argentine, désertification en Afrique subsaharienne, hausse du niveau de la mer dans les états insulaires du Pacifique notamment. On peut comprendre que pour des peuples dont la culture reste intimement liée à l'environnement, en respect avec lui, ces changements sont fatals.
Toutefois, s'arrêter aux peuples natifs extra-européens prend trop souvent une tournure d'exotisme morbide, surtout que l'Occident aime bien les stéréotypes et retrouve vite son esprit colonial suprématiste. L'empathie est la clé, et la deuxième décolonisation appelée par Ramón Grosfoguel en est la voie. Une décolonisation totale, transversale pour "déboucher sur une hétérarchie raciale, ethnique, sexuelle, genrée et économique". Bertrand Westphal ajouterait volontiers "culturelle". Ce dernier pense d'ailleurs que c'est grâce à l'enclenchement du processus de décolonisation et de sa prise de vigueur que l'universalité des prétentions occidentales et de son esprit de système commencent à être désavoués. Car il s'agit bien de cela, d'un système. Nous devons éviter les déterminismes simplistes cataloguant l'ensemble des hommes blancs et européens comme des garants et fervents défenseurs des injustices impérialistes et patriarcales. Il s'agit d'un système avec ses structures, son pouvoir, ses valeurs… et ces valeurs quiconque peut les défendre ou les dénoncer, quelque soit son genre, sa couleur de peau, ses origines et son lieu de vie. Il appartient à chacun-e de choisir. Choisir entre quoi? Choisir entre mépriser tout ce qui est différent de soit ou le respecter à égal. Choisir entre dominer, écraser l'autre ou en être solidaire. Cette problématique ne se pose pas uniquement dans une relation Occident/Monde, qui amènerait de fait la connotation "exotique" dont je parlais plus haut. Elle se pose dans son intégralité et partout. C'est donc ainsi qu'il est naturel de s'interroger également à son sujet dans le cadre du territoire Européen lui-même.
Dans son livre "Classer, dominer, qui sont les ‘Autres'" Christine Delphy, nous livre une lecture intéressante sur la domination des uns sur les autres. Il y a cependant une ombre au tableau dans la mesure où elle oppose le vécu des bretons et auvergnats, qu'elle inclut, pour reprendre ses mots, dans le côté "franco-français", à celui des jeunes d'origine maghrébine. Deplhy, elle, est née à Paris. Par cette comparaison elle nous donne l'impression d'avoir bien assimilé la vision d'unité et d'indivisibilité de la République française, et, en tout cas, de ne pas avoir idée de ce qui s'est passé hors d'Île-de-france.
Il me semble opportun ici de rapporter des extraits d'un texte qui nous permettra de prendre la mesure des choses. Je l'ai tiré d'une recherche de Julien Vinson intitulée "Les basques du XIIe siècle. Leurs mœurs et leur langage", étude publiée en 1881. Le passage est tiré du Liber Sancti Jacobi (Livre de Saint Jacques) et qui aurait été écrit, en latin, par un moine Poitevin dénommé Aimery Picaud.
"C'est une nation barbare, différente de toutes les nations dans ses rites et son essence, pleine de toute malice, de couleur noire, injuste en apparence, méchante, perverse, traîtresse, dénuée de foi et corrompue, lascive, ivrogne, exercée à toute violence, féroce et sauvage, méchante et réprouvée, impie et austère, terrible et querelleuse, inculte en toute chose, exercée à tous les vices et à toutes les iniquités, semblable en malice aux Gètes et aux Sarrasins, hostile en toutes choses à notre nation gauloise. Pour une seule pièce, un Navarrais ou un Basque détruit un Français, s'il le peut. Et si vous les entendiez parler, vous vous souviendriez des aboiements des chiens".
Certains mots deviennent, au fil du temps, le terreau d'actes irréversibles et, avec ces bases là, on pourrait trouver normal que 500 ans plus tard, cette thèse renforcée de quelques illuminations supplémentaires, deviennent le réquisitoire d'une chasse aux sorcières citée précédemment.
Christine Delphy propose que toute discrimination soit incluse au concept de racisme, quelque soit le domaine. Elle souligne les effets comparables à toute négation, souvent accompagnée d'hostilité et de violence, sur la vie matérielle, la conception de la vie, la confiance à l'égard d'autrui, l'optimisme ou le pessimisme quant à l'avenir, bref, sur l'estime de soi. Elle rajoute que ces effets cumulés après des années d'humiliation quotidienne ne sont pas pris en compte par "les ‘grands' spécialiste français du racisme". Je la rejoins et pense que le sujet n'est effectivement abordé que partiellement, même par Christine Delphy elle-même pour la raison citée plus haut.
La liste des injustices faites aux peuples et cultures sur le sol même de l'Europe pourrait être longue si nous devions les énumérer jusqu'à nos jours, les lois s'y ajoutant, l'officieux prenant le pas à l'officiel, etc. Il me paraît difficile ici de ne pas comparer le racisme subi par les communautés issues de la colonisation et de l'immigration, comme par les extra-européennes, à celui, occulté mais historique, vis-à-vis des cultures autochtones européennes.
C'est pour cela que j'admire tou-te-s ceux et celles qui se lèvent, opprimé-es ou solidaires, intellectuel-les, activistes et/ou artistes. Et c'est parmi eux et elles que je m'inclus et inscris mon travail. Pour que de toute part l'oppression soit démasquée, dénoncée.
Il n'y a pas de catastrophes naturelles et tous les êtres humains ne naissent pas libres et égaux en dignité et en droits… Pourvu que ça change un jour…

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